jeudi 20 février 2020

Zoom sur la Sainte Epine de Libourne






La Sainte Epine de Libourne 



Zoom sur la Sainte Epine de Libourne





Chers amis, chers lecteurs,



Vous connaissez tous désormais l’histoire de la célèbre épine présumée de la Couronne du Christ qui orne le coffre fort de l’église Saint Jean-Baptiste de Libourne. Parmi toutes celles qui existent dans le monde, elle ferait partie des huit offertes à l’empereur Charlemagne par Haroun al Rachid, le célèbre calife de Bagdad, bien avant l’arrivée de la Sainte Couronne à Paris à la demande de Louis IX et bien avant l’engouement pour le culte des reliques qui tendit à jeter des zones d’ombre sur l’authenticité de nombre d’entre-elles.
En effet, si le culte des reliques commence dès l’époque paléochrétienne à l’initiative des disciples de Jésus puis celle de l’empereur Constantin, il n’était pas encore, au temps de Charlemagne, l’apanage du plus grand nombre mais bien celui des puissants.

Alors pourquoi ces objets, si petits soient-ils pour certains, ont eu, dès le début de notre ère, un impact si important qu’il perdure aujourd’hui ? En témoignent la Couronne d’Epines sortie en grandes pompes tous les premiers vendredis du mois sous la garde des Chevaliers du Saint Sépulcre ou le Saint Suaire de Turin qui suscite autant de convoitises que de méfiance.



Une Sainte Relique 


Parce que ce sont des Saintes Reliques c’est à dire les reliques attribuées au Christ. Tous ces objets ont la particularité d’avoir touché Jésus au moment de sa Passion et en auraient perçu sa force de vie, sa puissance surnaturelle qui guérissait les malades et ressuscitait les morts.

Revenons deux mille ans en arrière : les miracles opérés par Jésus en ces temps incertains où la mortalité était bien supérieure à celle que nous connaissons aujourd’hui, représentaient une lueur d’espoir, parfois la seule, pour tous les malades, les infirmes ou les laissés-pour-compte qui peuplaient les villes et les campagnes en grand nombre. Or la réputation de thaumaturge de Jésus attirait déjà des foules immenses et parmi elles, des personnes qui, plus que tout, souhaitaient pouvoir le « toucher ». Car elles savaient, elles avaient la certitude en leur cœur que cet homme possédait une puissance divine, elles croyaient en lui.




La guérison de l'Hémorroïsse (Catacombes, Rome)


Ce contact avec le Divin est tout à fait nouveau du temps de Jésus. Jusque là Dieu était intouchable, les lieux sacrés, comme le mont Sinaï, le Temple de Salomon, étaient interdits mais Jésus vient bouleverser l’ordre des choses et permettre aux plus petits d’entre tous de le toucher ou de se laisser toucher par lui et ainsi de guérir. Cependant, cette grâce n’était pas attribuée à tout le monde. Toutes les personnes guéries avaient un cœur préparé à recevoir cette faveur, un cœur où les souffrances vécues n’avaient pas réussi à ternir l’espérance et la volonté de croire en leur guérison, le désir profond de changer de vie et de revenir à l’essence même de cette vie.

A la fin du ministère de Jésus, les foules le suivaient par milliers mais seules les personnes qui avaient réussi à toucher Jésus, comme la femme qui souffrait d’hémorragies depuis douze ans, ou à se laisser toucher par lui, comme le lépreux ou l’aveugle-né, guérissaient.




Jésus guérissant l'aveugle-né (Musée des Beaux-Arts, Nantes)



Voilà pourquoi, après la mort du Christ sur la Croix et sa mise au tombeau, tous les objets qui l’avaient touché avant ou pendant sa Passion furent récupérés et conservés secrètement par ses disciples. La Résurrection contribua encore à leur prestige puisqu’ils étaient désormais les seules preuves tangibles de l’incarnation du Dieu vivant dans le monde des hommes. Ils sont devenus les symboles de sa présence parmi nous et les dépositaires de sa force divine.

Mais que restent-ils de ces Saintes Reliques et comment sont-elles arrivées jusqu’à nous ?
Les Saintes Reliques regroupent plusieurs objets dont les linceuls et instruments de la Passion mais aussi la Vraie Croix, la colonne de la Flagellation, l’escalier du prétoire de Ponce Pilate (la Scala Santa)…
Parmi les linceuls : le Saint Suaire de Turin qui aurait enveloppé Jésus quand il fut mis au tombeau et retrouvé par terre après sa résurrection, le suaire d’Oviédo qui aurait entouré sa tête, la voile de Véronique qui aurait essuyé le sang de Jésus sur le chemin de croix.
Parmi les reliques de la Passion : la Sainte Couronne d’épines achetée par Saint Louis en 1239 et qui représente encore aujourd’hui l’un des plus grands trésors de la Chrétienté, le Saint Calice c’est à dire la coupe utilisée par Jésus au moment de la Cène et qui donna vie à la légende du Graal, la Vraie Croix découverte par sainte Hélène en 326, ainsi que la lance qui transperça le flanc de Jésus, les clous de la Passion…



La puissance politique des Saintes Reliques


Si la légende veut que ce soit la mère de l’empereur Constantin qui découvrit la première les reliques de la Passion en 326 c’est que jusqu’à cette date, les disciples de Jésus souffraient des persécutions romaines les obligeant à parler un langage de signes pour se reconnaître entre-eux et tenir secrets les objets touchés par leur Maître. Dès cette époque les Saintes Reliques étaient déjà considérées comme thaumaturges c’est à dire miraculeuses et c’est l’empereur Constantin qui, le premier, s’en servit pour asseoir sa puissance temporelle aux yeux du monde. Il inséra l’un des deux clous de la Crucifixion dans le mors de son cheval, l’autre dans le diadème impérial afin d’assurer sa protection et celle de l’empire tout entier. Il déposa la relique de la Vraie Croix dans une immense statue de bronze à son effigie mesurant plus de 38m.
A Jérusalem, l’empereur romain converti au christianisme, fit ériger des chapelles sur des lieux de la vie de Jésus et les trois grottes mystiques : celle de la Nativité, de l’Ascension et de la Passion. Enfin il fit construire un vaste sanctuaire sur le Golgotha, où le Christ avait été crucifié, plus connu aujourd'hui sous le nom de Saint Sépulcre.
Pour l’empereur, la possession de ces reliques était un symbole de puissance extraordinaire le plaçant à mi chemin entre le ciel et la terre, bien au dessus de ses condisciples. Elles assuraient par leur force miraculeuse la protection collective, elles-mêmes porteuses du pouvoir du Christ.


C’est dans ce même Esprit que cinq siècles plus tard, l’empereur Charlemagne désira gouverner l’occident. Il fit parvenir d’Orient un grand nombre de reliques de la Passion de Jésus dont huit épines de la Sainte Couronne et un morceau de la Vraie Croix.
La tradition veut qu’il ait offert l’une des épines de son trésor d’Aix la Chapelle à la ville de Condatis (premier nom de Libourne) pour l’avoir hébergé lui et ses troupes pendant la construction du château de Fronsac, bastion qui lui servit à éliminer le dernier rempart à son pouvoir en Aquitaine : le duc Hunald Ier.
Depuis cette date, l’épine n’a plus quitté la ville, soit près de 1200 ans de présence intra-muros et les frères de Saint François d’Assise, les Cordeliers, installés dans la bastide en 1286, n’eurent de cesse de répertorier et conserver minutieusement dans leurs archives, l’histoire de cette précieuse relique miraculeusement arrivée sur le sol Libournais au début du IXème siècle.


Aliénor devant la Sainte Epine
C’est la Reine Aliénor d’Aquitaine, qui, la première, participa activement à la mise en lumière de cet objet hors du commun. La tradition veut qu’elle ait fait construire une chapelle sur le lieu même où deux paysans auraient vu s’illuminer une couronne d’épines dans un arbre du champ qu’ils étaient en train de cultiver : la chapelle de l’Epinette, une chapelle reliquaire pour accueillir la Sainte Relique.

Il faut savoir que les Plantagenêt furent de grands défenseurs du culte des reliques. Fervents lecteurs de la légende arthurienne, Henri Plantagenêt et ses fils, les rois Richard Cœur de Lion et Jean Sans Terre ont largement diffusé la légende du Graal et assis leur pouvoir sur la possession des reliques du Christ et des saints.
« Le royaume d’Angleterre s’enorgueillissait dès le haut Moyen Âge de posséder plusieurs saints rois martyrs. Lors des changements de dynastie, les nouveaux souverains cherchèrent à établir leur légitimité par des gestes symboliques devant les reliques de leurs saints prédécesseurs, soulignant ainsi la continuité de la royauté. »[1]
C’est à Henri II Plantagenêt que l’on doit la relique de Saint Amadour qui orne le chœur du sanctuaire de Notre Dame de Condat. En effet, après avoir été guéri miraculeusement à Rocamadour alors qu’il était sur le point de mourir, il décida de faire une translation en grandes pompes de l’un des fémurs du saint entre les deux grands sanctuaires mariaux de Rocamadour et de Condat (qui se situait et se situe toujours sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle).
Ainsi la politique souveraine d’Henri II et de Richard Cœur de Lion, à l’exemple de Constantin et de Charlemagne puis de Saint Louis plus tard, se basait-elle avant tout sur le principe divin de la monarchie. 



Le trésor des Libournais


A Libourne, cette tradition ne dérogea pas, même après le départ des Anglais suite à la défaite à Castillon. L’on peut dire même que c’est grâce à la Sainte Epine exaltée par Aliénor et ses fils, puis par le Prince Noir et son épouse Jeanne de Kent, que les français victorieux épargnèrent la ville (après avoir rasé le château de Condat).
En effet, fasciné par la Sainte Relique, le roi de France Louis XI vint en personne à Libourne et ordonna la reconstruction totale de la ville (très abîmée par l’armée française) après avoir vénéré la Sainte Epine et l’avoir portée pieds nus en habit de moine mors d’une grande procession.


Louis XI à Libourne
Dès lors se succédèrent les rois français à son chevet offrant moult privilèges à la ville « sainte ». Le salut des âmes importait plus que tout à l’époque et c’était pour les souverains un moyen de demander pardon pour leurs fautes et d’entrevoir la félicité éternelle à laquelle ils aspiraient en tant que monarques de droit divin.

Ainsi Libourne au Moyen Âge était elle une ville de pèlerinage par excellence, la Sainte Epine et le Sanctuaire marial de Condat ayant une réputation qui dépassait largement les frontières du royaume. Des milliers de pèlerins se pressaient sur le parvis de l’église de Condat trop petite pour les accueillir tous, ceux qui cheminaient vers Saint-Jacques continuaient leur route en franchissant la Dordogne à Condat avant de rejoindre la Sauve Majeure, Belin-Beliet puis l’Espagne par la Via Turonensis. Ceux qui voulaient faire une halte étaient reçus à l’hôpital saint James (ou Saint Jacques), le premier hôpital de Libourne, dont la chapelle est devenue le temple de l’église protestante sur la place de la Croix Rouge à Libourne.
Libourne n’était pas une ville spécifiquement religieuse, elle était plus que cela, elle était une ville sainte, porteuse d’un sanctuaire dédiée à la Vierge Marie où les guérisons miraculeuses s’enchaînaient, accueillant la venue toujours plus nombreuse de pèlerins de l’Europe entière, et surtout elle était dépositaire de l’une des saintes Reliques du Christ.
Même le roi Louis XIV s’est agenouillé à son chevet pendant la Fronde lorsqu’il passa un mois dans la bastide de libourne avec sa mère.

Ni les désordres de la Révolution Française, ni l’esprit anticlérical qui lui succéda, ne purent effacer de la mémoire des libournais la force et les miracles opérés par la Sainte Epine durant près de dix siècles. L’engouement qu’elle a toujours suscité auprès de la population, même après le déclin du sanctuaire de Condat et le départ des pèlerins, a marqué les esprits à jamais, suscitant des mouvement de grande cohésion municipale, au delà de tous les idéaux politiques et religieux, lors des processions solennelles en son honneur.
Le Maire et le Curé caracolaient en tête, suivis par des milliers de personnes souhaitant vénérer à leur manière l’objet qui avait façonné leur ville et en faisait la fierté depuis tant de siècles.



Les trois clefs




Le Cardinal de Sourdis à Libourne
Un événement majeur marqua l’histoire de la Sainte Epine, c’est la venue du Cardinal François de Sourdis en l’an 1610 pour trouver une solution au devenir de l’épine sacrée au sein de la commune. Devait-elle rester dans l’église Saint Thomas, première église de la bastide, comme le désirait la confrérie de Saint Clair ? Devait-elle être conservée dans l’église de l’Epinette comme l’avait voulu la Reine Aliénor et le souhaitaient les Cordeliers ? Ou devait-elle être mise en valeur mais aussi en sécurité dans la belle église Saint Jean-Baptiste devenue l’église paroissiale de Libourne comme le demandaient le maire et les jurats ?

En Avril 1610, lors d’une procession solennelle suivie par 9000 personnes, clergé, conseil municipal et confrérie de Saint Clair en tête, le cardinal François d’Escoubleau de Sourdis, maître de cérémonie, fit placer la sainte Epine dans un coffre fort enchâssé dans l’un des murs du chœur de l’église saint Jean-Baptiste. Ce coffre avait la particularité de posséder trois clefs : l’une pour le curé de Libourne, l’autre pour le maire et la troisième pour le viguier des confrères de Saint Clair.
Ainsi avait-il tranché la question de la place de la sainte Epine au cœur de la cité.
Le débat fut clos et tout le monde fut content.


Cet état de fait perdura jusqu’à la Révolution Française où la laïcisation de l’Etat, devenue effective en 1905 marqua un nouveau tournant dans l’histoire de la Sainte Epine de Libourne. La confrérie de saint Clair ayant été dissoute à la Révolution comme tous les regroupements religieux, seuls les membres du clergé conservèrent les clefs du nouveau coffre dans lequel trône toujours la relique sacrée.
Aujourd’hui grâce aux nouveaux éléments venant étayer l’histoire de la Sainte Epine de Libourne, sa diffusion auprès du grand public par des ouvrages, des conférences mais surtout des sorties afin d’être exposée aux yeux de tous, ramènent la lumière sur cet objet sacré qui a entièrement façonné l’histoire de la bastide grâce à son pouvoir temporel et spirituel.
Sans elle, Libourne ne serait pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui.





Les vitraux de l'Epinette, onze baies racontant l'histoire de l'épine de la Couronne du Christ














Le regain d’intérêt que suscite la sainte Relique au XXIème siècle, grâce au travail de mise en valeur historique et patrimoniale mais aussi grâce à ses ostensions lors de célébrations religieuses, ne doit pourtant pas gommer le caractère sacré de cet objet hors du commun dont l’histoire débuta sur la Couronne d’Epines du Christ il y a deux mille ans. Les expositions des Saintes Reliques dans le monde sont toutes teintées d’une grande solennité grâce à l’implication de confréries laïques ou d’ordre religieux comme les Chevaliers du Saint Sépulcre pour la Sainte Couronne à Notre Dame de Paris, ou celui de l’Ordre de Malte. Les ostensions du Saint Suaire de Turin n’ont lieu que très rarement et dans une ferveur religieuse immense attirant des gens du monde entier..

L’Idée de créer une confrérie de la Sainte Epine de Libourne serait une nouvelle étape dans la mise en lumière et la diffusion de son histoire à travers le monde. Elle renouerait avec le passé historique de la bastide, rendant à ses principaux acteurs, les trois clefs devenues virtuelles, l’une à la municipalité, l’autre à la paroisse et la troisième à la confrérie dont la fonction, laïque, servirait de cadre aux grandes célébrations patrimoniales ou religieuses de la Sainte Relique.




La confrérie des Baillis de Lalande de Pomerol


En plus de l’aura particulière que prendraient ces ostensions ou expositions dans un reliquaire de verre, le rôle de la confrérie serait de recréer un lien social entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, comme elle l’a toujours fait dans la commune de Libourne depuis 1200 ans. Bref un facteur de cohésion municipale, en dehors de tout idéal politique ou religieux, permettant à tous ceux qui le désirent d’être touchés ou de pouvoir toucher la Sainte Relique du Christ, d’en ressentir ou non sa force miraculeuse et de découvrir l’incroyable rôle qu’elle joua et joue encore dans l’histoire de Libourne.


                                                                                                              
                                                                                                                   Camille




L'Ecce Homo de l'église de l'Epinette



#Libourne #Sainte Epine #OPPAL

Pour plus d'informations: 

Photographie de la Sainte Epine: Norbert Jung (https://norbert-jung.com/)
Photographies des vitraux de l'église de l'Epinette à Libourne

Camille Desveaux, "Il était une fois la Sainte Epine de Libourne", Laplante, Mérignac,  2017, 80 pages.


[1] Edina BOZOKY, la Politique des Reliques, Editions Beauchesne, Condé-sur-Noireau, 315 oages.


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